Dans ce long entretien, M. Viegas revient sur la situation sanitaire et la pandémie de COVID-19 qui frappe actuellement non seulement la moto mais le monde entier. Confinement, gel des développements, reports, annulations c'est avec calme et sang-froid que le dirigeant portugais évoque cette période où les décisions de la FIM doivent être prises avec la plus grande mesure.
Quand tout cela a commencé en décembre, avez-vous eu le sentiment que quelque chose de terrible se préparait ?
Quand cela a commencé, j'étais à Macao, à l'Assemblée générale de FIM Asie. Il y avait beaucoup de gens qui portaient des masques, plus que d'habitude, mais Macao était encore pleine de touristes et de joueurs dans les casinos. Ce n'est qu'après mon retour en Europe que tout cela sembla plus grave. Je me suis dit que ça ne s'arrêterait pas de si tôt parce que ça venait de Chine. C'est devenu un problème.
J'étais encore au Qatar pour la manche d'ouverture, sans MotoGP, et en revenant à Lisbonne, l'aéroport de Doha ressemblait à un terminal fantôme, c'était une énorme différence d'une semaine sur l'autre. À ce moment-là, j'avais déjà demandé à notre personnel au siège de la FIM de travailler à domicile. Il y a plus d'un mois, nous savions parfaitement que ce ne serait pas une crise à court terme.
Avez-vous eu des contacts avec la Fédération chinoise ?
J'ai été en contact avec elle en janvier et seule la ville de Wuhan, où cela a commencé, était touchée et était confinée. Des délégués chinois étaient à Macao avec moi, et rien d'anormal ne semblait se passer et nous n'avons reçu aucune alerte. Ce n'est que lorsqu'ils sont rentrés chez eux qu'ils ont été confinés pendant deux mois comme tous les Chinois. En février, lors de la réunion des commissions que nous avons tenue à Genève, toutes les délégations du monde entier sont arrivées et ont participé, tout le monde sauf les Chinois. Ce n'est qu'à ce moment-là que c'est devenu un problème mondial.
Quand vous avez réalisé que quelque chose n'allait pas, qu'avez-vous fait ?
Je me suis adressé à tout mon personnel, j'ai écrit à toutes les fédérations et j'ai enregistré une vidéo. Et nous sommes en contact depuis par voie électronique comme n'importe quelle entreprise dans le monde. La tâche la plus importante concerne les promoteurs. J'ai été en contact quotidien avec tous les promoteurs, car nous essayons toujours de sauver la saison, nous essayons toujours de sauver les championnats, chaque fois qu'ils peuvent reprendre, mais je pense que cela ne se produira pas avant l'été.
Si tout se passe au mieux et que cette pandémie peut être stoppée d'une manière ou d'une autre, et que nous pouvons à nouveau courir, même sans spectateurs si nécessaire, nous aurons le minimum de courses chaque fois que nous le pourrons. Il est maintenant prématuré de dire quand ou comment, mais bien sûr, si nous avons le minimum de chances d'organiser certaines courses - même si c'est moins que prévu dans une saison, nous ferons tout notre possible pour sauver les championnats.
Quand je dis championnats, je parle de MotoGP, WSBK, MXGP, Enduro, Speedway, trial... etc. Les seuls que nous avons déjà reportés à l'année prochaine sont le Concours international des Six Jours d'Enduro (CISJE, ISDE en anglais) et le FIM Moto-Rally car ce sont deux épreuves qui nécessitent de longs préparatifs et demandent beaucoup de travail en amont. Les ISDE devaient se dérouler en Lombardie et dans le Piémont en Italie avec plus de 600 pilotes, et afin de permettre aux organisateurs italiens de récupérer l'investissement qu'ils ont déjà fait, nous avons accepté de laisser les mêmes organisateurs aux commandes l'année prochaine, avec le même parcours, au même endroit. Cette décision a été très bien accueillie par tous. Donc, ces deux événements, sont pour l'instant les deux seuls championnats annulés.
Ce n'est pas seulement une question de circuit ou de piste, c'est aussi question d'infrastructures. Il y a du danger et vous devez pouvoir compter sur des ressources hospitalières et de santé en cas d'accident...
Même si notre sport est beaucoup moins dangereux qu'il ne le fut par le passé, nous devrons reprendre uniquement lorsque les choses seront revenues à la normale, dans cette situation actuelle, il est complètement impossible de penser organiser des courses.
En est-il de même pour les compétitions nationales ?
Nous avons à la FIM un service des fédérations nationales et c'est heureux, car ce service est en contact avec tous nos membres et nous savons exactement ce qu'il se passe dans chaque pays. Toutes les fédérations sont à l'arrêt et tout le personnel est confiné, nous sommes donc en contact avec tous les présidents. Mais tout le monde attend et espère que cela passera. Tous les championnats nationaux sont actuellement annulés et si nous reprenons, nous devrons alors nous baser sur tous les championnats nationaux et continentaux du mieux que nous le pourrons. Nous essaierons de concentrer douze mois de compétition en trois ou cinq mois. Même si nous reprenons en janvier, ce qui est une possibilité. Nous essayons de trouver des solutions humaines, sans quoi un ordinateur réfléchirait à notre place.
Carmelo Ezpeleta (le président de Dorna, promoteur du MotoGP) a déclaré que tous les problèmes ont des solutions, mais il a dit aussi que si le championnat (MotoGP) devait reprendre en janvier, cela affecterait l'édition 2021...
Si nous avons besoin d'un minimum de courses pour avoir un championnat et qu'il n'y a pas assez de week-ends restant dans l'année et si nous devons mobiliser un ou deux week-ends en janvier, nous le ferons, ce n'est pas un mystère. Mais cela ne se produira qu'en dernier recours, si nous en avons vraiment besoin. Ensuite, nous devrons adapter le championnat 2021, car ce n'est pas seulement 2020 qui sera mis à mal. Ne pensez pas que 2021 sera une saison tout à fait normale, car ce ne sera pas le cas. Nous devons penser avec deux ans d'avance.
Nous gelons les développements MotoGP pour les saisons 2020 et 2021, non seulement pour faire des économies, pour aider les constructeurs, mais aussi pour aider les équipes. Parce que nous parlons de milliers de personnes qui vivent de la compétition, et elles ne travaillent pas toutes pour le moment. Il n'y a plus de sponsoring, il n'y a aucun revenu. Nous devons donc sauver ce patrimoine qu'est la course moto. Nous ferons donc tout ce qui est possible, il y aura beaucoup de décisions prises pour diminuer les coûts, et essayer d'aider les équipes et les constructeurs. Les usines sont également fermées, nous parlons là de milliers d'emplois.
Il y a eu une conférence téléphonique avec le commissaire européen au Marché intérieur et l'ACEM (Association des constructeurs européens de motocycles) il y a quelques jours et ils ont désespérément besoin de certaines mesures prises par l'Union européenne pour survivre, pour conserver les emplois, pour continuer fabrication de deux-roues à l'avenir. Et sans cela, nous n'avons pas de sport, tout est lié.
Est-ce que vous pensez que le sport moto va perdre de son aura à cause de tout cela ?
Bien sûr que non, nous aurons toujours des courses passionnantes, soyez-en sûre. Même si nous n'optons pas pour des développements technologiques pendant un ou deux ans. Cela ne signifie pas que les machines seront moins performantes. Le sport moto restera le sport le plus passionnant du monde, croyez-moi !
M. Ezpeleta pourrait se replier sur un plus petit nombre de courses que les 13 prévues cette saison...
Oui bien sûr. Nous avons parlé de cette possibilité et si nous avons besoin d'un championnat plus court que d'habitude, nous n'hésiterons pas. Nous avons parlé de la possibilité d'avoir dix courses, ce n'est pas un problème. C'est une année très exceptionnelle. Ce serait formidable, si nous pouvions encore organiser dix courses cette année, ce serait incroyable, fantastique. Et une raison importante pour laquelle ce serait fantastique est que les gens auront BESOIN de divertissement après cela ! L'industrie des loisirs est le meilleur remède pour remonter le moral des milliards de personnes actuellement confinées dans une situation que nous n'aurions jamais imaginée, et j'espère que c'est la première et la dernière fois que nous aurons une situation comme celle-ci.
C'est pour vous un début de mandat très particulier...
Lorsque vous êtes élu à un poste comme celui-ci, avec ce niveau de responsabilité, il ne faut pas vous attendre à ce que tout soit rose et que la vie soit facile. Nous sommes ici pour les bons et les mauvais moments. Et en ce moment, je ressens une énorme responsabilité, non seulement de prendre les bonnes décisions, mais aussi de rappeler à toutes les personnes impliquées que je suis là pour elles, pour prendre des décisions et montrer la voie. Et c'est très important, pour donner confiance à tout le monde.
Est-ce que vous avez eu l'idée de rassembler WSBK et MotoGP ?
Nous étudions également cette question, mais ce n'est pas si facile à cause des contraintes commerciales, des contrats, des licences, des sponsors, des droits TV, etc. Mais je le répète, nous ferons tout ce qui est nécessaire. Peut-être que nous pouvons rassembler les disciplines, faire des week-ends allongés, des courses doublées, tout ce que nous pouvons faire, sera fait. Si nous devons changer les règlements, nous les changerons.
La crise économique affecte la FIM elle-même, comment gérez-vous cela ?
Nous évoluions actuellement sur un budget de crise, nous avons donc coupé tout ce qui n'est pas absolument nécessaire. Nous essayons de conserver tout le personnel. Nous sollicitons l'aide du gouvernement suisse pour payer nos employés, car nous n'avons pas de revenus de calendrier, pas de revenus de licences, pas de revenus des promoteurs. Mais la FIM a toujours eu quelques réserves, donc rien ne nous arrivera, mais évidemment nous prenons des mesures.
La conférence habituelle de cet été est-elle annulée ?
La réunion du Conseil de direction en mai aura lieu par voie électronique. Le problème suivant est l'Assemblée générale et le Congrès de la FIM Europe qui auront lieu fin juin, la décision n'a pas encore été prise de reporter ou d'effectuer ces réunions par voie électronique, car il sera difficile d'avoir en ligne toutes les fédérations nationales. En ce qui concerne notre Assemblée générale de décembre, nous espérons que d'ici là tout redeviendra à la normale ou presque.
Nous avons décidé que les Fédérations nationales ne paieraient aucun frais cette année à la FIM. Pour les grandes fédérations, ce n'est pas grand-chose, mais pour la majorité des petites fédérations, c'est une bonne aide. Les pilotes qui ont déjà payé leur licence et qui ne courront pas seront remboursés via les fédérations nationales, car les licences ne sont pas directement délivrées par nos soins.
Les difficultés économiques frappent aussi les pilotes...
Dorna a fait quelque chose de vraiment impressionnant, l'organisation rémunère les contrats comme si la saison était normale. Cela comprend le paiement des équipes, afin qu'elles puissent garder leurs coureurs, peut-être avec certaines réductions, car elles ne courent pas. Mais le fait de payer les équipes leur permettra de survivre, notamment les équipes indépendantes, durant cette longue période. Dorna m'a dit qu'elle respecterait tous les engagements concernant les salaires, ce qui avait été convenu avec les équipes, ce qui est plus que le minimum nécessaire à leur survie.
Il y a aussi le fait que beaucoup de pilotes sont sans contrat pour la saison prochaine...
La FIM n'a pas de droit de regard sur ce type de contrat. C'est un problème entre Dorna et l'IRTA et les équipes bien sûr, mais la FIM n'est pas partie prenante dans ces contrats. Cependant, nous discutons quotidiennement avec les deux organes et on essaie de garantir que personne ne sera laissé sur le bord du chemin à cause de cette crise, nous travaillons sur des solutions. Ce que j'ai proposé à nos promoteurs, c'est pour ceux qui ont leur contrat se terminant en 2020 ou 2021, de prolonger le contrat d'un an. Parce que ce n'est pas le moment maintenant de négocier de nouveaux contrats ou de stopper des contrats et je suis sûr que Dorna ferait de même.
Il y a des championnats qui évoquent déjà la fin de leur saison...
Pour le moment, tout est reporté pour le premier semestre. Dans d'autres disciplines où nous contrôlons le calendrier, nous avons reporté toutes les courses que nous pouvions reporter au premier semestre. Dans tout ce qui concerne le MotoGP et le WSBK, nous faisons course par course, car cela a beaucoup d'implications, pour les circuits, les villes d'accueil, les droits TV, etc. Donc en ce moment nous venons de reporter des courses, la dernière était la France, et la prochaine sera Mugello (depuis cette interview, Mugello et Barcelone ont également été reportés, ndlr). Cela a beaucoup d'implications, beaucoup de contrats sont en jeu et nous devons être prudents, nous ne pouvons pas simplement dire, OK, tout est annulé. Nous essayons vraiment de définir un nouveau calendrier pour le MotoGP. Je veux dire, nous sommes réalistes et nous espérons que ce serait possible, mais nous essayons au moins de nous préparer au mieux.
Une fois que les conditions sanitaires seront réunies, les événements sportifs vont se bousculer, non ?
Ce sera fantastique de voir Motocross, Enduro, MotoGP et il n'y aura pas assez de chaînes TV ! Il va falloir tout enregistrer, faire des choix, regarder des courses du samedi matin au dimanche soir! (rires)
Nous n'envisageons pas de courses en semaine. Parce que les gens vont travailler et nous parlons de temps libre. Le public aura désespérément besoin de ce genre de choses. Et si nous pouvons délivrer une surdose de courses, pourquoi pas ? J'ai hâte de revoir des courses de moto.
Quel est votre message pour les pilotes et les équipes ?
J'ai parlé récemment à quelqu'un que je respecte beaucoup, et je trouve que c'est une personne incroyable, M. Giacomo Agostini. Il vit à Bergame, l'épicentre de la pandémie et j'étais inquiet pour lui. Nous avons discuté de l'actualité et nous avons convenu que nous devons rester optimistes et comme tout motocycliste le sait bien, nous ne laisserons pas l'adversité nous vaincre. Nous serons de retour, plus forts que jamais, et pour le moment, restez en sécurité.
Merci à David Emmett - Motomatters.com
